Sillage#04

Jouer des sens


Charlie Windelschmidt


Metteur en scène de la Cie Dérézo

Parcours

Charlie Windelschmidt est auteur et/ou metteur en scène de plus de quarante spectacles pour la Cie Dérézo, en France et à l’étranger. Il propose des créations qui s’ancrent tant sur les plateaux que dans l’espace public. Il conçoit aussi des performances urbaines, et répond à d’importantes commandes in situ à l’étranger (USA, Turquie, Tunisie, Colombie, Indonésie, Italie…). L’écriture contemporaine est au cœur de son travail.

Formé à l’ENSATT après un parcours au Cours Florent et des études théâtrales à Nanterre, il est marqué très tôt par le cirque et les écritures contemporaines.





Son parcours est jalonné d’aventures collectives et de collaborations d’ampleur : Microfictions de Régis Jauffret, réunissant plus de 400 comédiens en France et à l’étranger, le Kabarê Flottant remontant le canal de Nantes à Brest, ou encore Un Hueco en la Ciudad, créé entre la Colombie et l’Europe.

Lauréat de la Villa Médicis hors les murs pour ses recherches sur le masque en Indonésie, il poursuit un travail d’exploration de formes légères, mobiles et in situ, où l’écriture, le jeu et la ville se rencontrent.

Polymorphe, multigenres, la Cie Dérézo détonne, déjoue les codes établis, découd les étiquettes pour proposer de nouvelles lectures.

Ici pas de sens unique, on invite chacun à emprunter les détours qu’il souhaite pour trouver son propre chemin. 

Car au final, pourquoi une direction
vaudrait-elle mieux qu’une autre ?

Ici encore on cultive l’équivoque,
on privilégie l’ambiguïté.

On invite surtout à penser, à s’interroger
plutôt qu’à suivre. 
Et aussi à s’amuser, à se rencontrer, à échanger. 

Avant de pousser la porte de la chapelle Dérézo
et de franchir son seuil,
une pancarte annonce la donne :
“Fabrique des réalités”.

Le pari est pris, le défi lancé.

Chaque nouveau spectacle adresse la promesse d’un nouveau terrain de jeu,
d’un autre territoire à explorer,
tantôt dehors, tantôt dedans.

Ce dont on peut être sûr,
c’est que la compagnie va nous surprendre,
nous bousculer. 

Les formes se succèdent sans jamais se ressembler. 

Ce qui est en jeu, c’est une écriture.
Pas seulement celle du plateau,
mais celle du parcours du spectateur.

Car tout spectateur, même confortablement installé dans un fauteuil rouge,
est convoqué
à parcourir, à relier, à agencer,
à écrire, en creux, sa propre traversée.


Bienvenue dans l’univers de Dérézo.

Le théâtre
comme zone de frottement



Comment faire
pour que le théâtre
ne s’enferme pas dans l’impasse
de ne plus s’adresser
qu’à une catégorie de gens ?

Au sein de la Cie Dérézo, le théâtre ne sert pas à expliquer le monde.
Il sert à y frotter nos corps, nos langues, nos certitudes.
À les mettre en déséquilibre.
À créer les conditions d’un trouble fécond, là où l’on ne sait plus très bien ce qu’il faudrait comprendre, ni même s’il faut comprendre tout de suite.

Depuis plus de vingt ans, la compagnie construit un théâtre qui refuse la lisibilité immédiate, qui revendique l’inconfort et la résistance aux discours dominants — esthétiques, culturels ou politiques. 

Ce choix s’écrit d’abord dans la langue : dans l’attention portée aux textes, aux autrices et aux auteurs, et dans la conviction que le théâtre ne prend sens qu’au présent, à travers le corps de l’interprète, dans l’oralité et l’adresse.

Le texte est un point de départ, jamais une fin.

Cette exigence va de pair avec une vigilance : ne pas laisser le théâtre se refermer sur un cercle de spectateurs entraînés, initiés, culturellement équipés.

La Cie Dérézo affirme une autre idée de la culture :
« Une culture qui s’apprend par immersion, comme on entre dans un bain » , comme le revendique Charlie Windelschmidt.
Une pratique de l’expérience avant tout.

Être irrécupérable



L’art n’a pas de place,
c’est-à-dire qu’il peut être partout.

Depuis ses débuts, la compagnie cultive une méfiance radicale envers les étiquettes, les genres.

Elle choisit pourtant de s’accompagner de mentions qu’elle s’attribue elle-même. D’abord « Transthéâtrale », puis « Théâtre forain contemporain » : des appellations pensées non pour définir, mais pour ouvrir des imaginaires, déplacer les attentes, déstabiliser les habitudes de vocabulaire.

Être irrécupérable, c’est refuser d’être immédiatement rangé, programmé, compris. 

“Il y a toujours eu l’envie d’être assez irrécupérable en tout cas.
De ne pas se faire encapsuler tout de suite dans quelque chose qui serait pris dans des représentations assez dominantes. (…).
Et de pouvoir par là gagner une certaine forme de liberté ». confie Charlie Windelschmidt.

C’est aussi  échapper à la logique d’une compréhension devenue normative, presque industrielle. 

La diversité des formes est une nécessité pour la compagnie, et ce depuis l’origine.
Chaque création appelle sa propre forme, son propre dispositif, en fonction d’une époque, d’une rencontre, d’un contexte donné.

Longtemps perçue comme un défaut — « on ne reconnaît pas votre esthétique » — cette hétérogénéité est devenue une force.

Aujourd’hui, on vient voir un spectacle de Dérézo sans savoir ce qui nous attend.
Et c’est précisément là que quelque chose peut advenir.


Cirque, théâtre, performance, espace public, écritures fragmentées : tout ce qui se joue devant des corps vivants peut devenir matière.
Sans hiérarchie. Sans cloisonnement.

Il suffit de balayer les créations de la compagnie Dérézo pour constater qu’aucun type de collaboration ne semble être écarté (vidéastes, musiciens, chorégraphes…), aucune forme de dispositif inenvisageable.

Avec LennuT, on embarque pour un parcours de 20 minutes dans un tunnel de 40 m de long dont on est libre de choisir le point de départ pour entamer la traversée.

Avec Bal bastringue, on assiste à des numéros burlesques, à mi-chemin entre concert, cabaret et karaoké géant, le tout, orchestré par un maître de cérémonie.

Avec Les Habitants, la compagnie invente une fiction urbaine participative créée sur place avec les citoyens, où théâtre, rencontres et humour transforment la ville en un terrain de jeu partagé qui mêle réel et imaginaire.

La forme fabrique de sens 



Parce que le théâtre
est le coin du peuple,
des citoyens, de la horde ;
le théâtre (de rue, de cave, de salle ou de salon)
se doit d’être le lieu du politique.


“Chaque spectacle est un dispositif, comme un piège pour attraper quelque chose (…) , pour percevoir cette chose.
Mais cette chose restera toujours innommable. (…) S’il y a bien une règle qui a cours à chaque fois qu’on crée un spectacle, c’est celle-ci.
C’est vraiment la forme qui va fabriquer le sens.”


Avec la Cie Dérézo, le public n’est ni cible ni consommateur.
Il est convoqué comme corps pensant, invité à composer du sens à partir de ses propres références et expériences — un principe fondamental des droits culturels.

Les formes conviviales de la compagnie, comme celles du triptyque culinaire (Le Petit Déjeuner, Apérotomanie, Par les bouches ), en plus de pouvoir être jouées au théâtre, se déploient partout où une quarantaine de spectateurs peuvent se rassembler : maisons de quartier, entreprises, galeries commerciales … 

Ce cycle de formes théâtrales-gustatives explore les rituels du manger et du partager, transformant le repas en scène vivante où saveurs, textes et interactions deviennent matière de performance et de poésie collective.

Ce qui pourrait sembler anodin — un repas partagé, des gestes familiers — devient une traversée sensible. Réunis autour d’un comptoir en forme de bouche géante, les spectateurs partagent des mets tout en écoutant des textes issus de la sociologie, de la psychanalyse, de l’ethnologie, de la littérature ou encore de la poésie.

À la sortie d’une représentation de Petit Déjeuner dans une Maison pour Tous, le sourire d’une très jeune spectatrice m’a confortée dans l’idée que l’accès à la culture se joue autant dans l’expérience, le vécu corporel que dans la compréhension.

Une ouverture s’offre à chacun.e de participer, d’être là et de se laisser traverser par ce qui se joue. 


Entrer dans un spectacle, c’est accepter un « tunnel » dont on ne connaît pas l’issue, un sens à composer souvent après coup, dans le dialogue et le partage. 

Ces objets artistiques qui semblent inconfortables, ont cette vertu rare comme le souligne Charlie Windelschmidt.

« Ils mettent tout le monde à égalité. Il n’y a plus de sachants ou d’ignorants, d’habitués ou de novices, mais des corps et des esprits confrontés à un objet étrange — une bouche, un repas, un texte, une sensation — qu’il faut bien traverser ensemble. »

Je n’ai jamais eu autant de plaisir à voir des gens qui une fois qu’ils sortent des spectacles qui sont les nôtres, déposent à nos pieds des réflexions, des choses, des phrases, des idées, des sensations que jamais on aurait pu entrevoir, pour moi là c’est parfait, et de la même façon, quand j’entends des gens qui rejettent intégralement la forme pour des raisons X ou Y dans l’analyse  (….), je me rends compte à quel point ça révèle quelque chose, c’est-à-dire quelque chose qui ne m’appartient pas finalement.”

Écrire à plusieurs,
déplacer les pouvoirs



L’auteur n’est pas un oracle
et la scène une simple chambre d’écho.

Le titre est la première ligne d’écriture de toute nouvelle création au sein de la compagnie Dérézo. Point d’origine, il ouvre la commande d’un texte à un auteur ou à une autrice. Cette commande ne clôt pas le travail, mais en constitue le seuil : une matière initiale mise en circulation dès les premières répétitions et appelée à être traversée, déplacée, mise en jeu.

C’est en effet le va-et-vient constant entre longs temps de table, discussions, travail de recherche et temps au plateau que se construit l’écriture qui circule ainsi entre les corps, les situations, les paroles.

Charlie Windelschmidt, quant à lui, organise cette matière avec des outils très concrets : des fiches sur des sujets, des personnages ou des situations, disposées comme un puzzle en mouvement, complétées par un cahier central de notes. Au fil du travail, certaines fiches disparaissent, d’autres se précisent ; le processus se construit dans l’observation et la circulation de la matière avec l’équipe.

Les comédiens et comédiennes y occupent une place active, participant à ce qui s’écrit au fil du travail.

Comme le formule le metteur en scène :

« Je pense qu’ils sont auteurs et autrices de quelque chose à l’intérieur même de ce qui s’écrit. Alors, ça n’est peut-être pas du textuel, mais il y a quelque chose qui s’écrit. (…) Le pouvoir-dire d’un texte dépasse toujours le vouloir-dire de celle ou celui qui l’a écrit. »


Dans …Et les 7 nains ?, dernière création de la compagnie confiée à trois autrices, la polyphonie devient une méthode de travail.
Trois écritures se frottent, se contredisent, produisant une matière vivante, destinée à être déplacée sur le plateau. 


Répertoire
en mouvements


Des corps, des formes, des possibles

Au cœur du travail de la Cie Dérézo se trouve également une fidélité assumée. Retrouver des comédiens d’un projet à l’autre, les faire circuler entre des formes très différentes, c’est refuser qu’ils soient assignés à une silhouette, un rôle ou une fonction. Rien n’est figé, ni les places, ni les gestes, ni les possibles.

La distribution devient alors un espace de jeu et de déplacement. Cette attention se confronte aussi à la réalité très concrète des tournées : plusieurs spectacles coexistent, circulent, se croisent. 

Pour l’année 2024, ce n’est pas moins de :

  • 4 spectacles en tournée en simultané 
  • 150 représentations 
  • 60 villes en France et en Suisse

Distribuer, c’est donc aussi organiser la continuité du répertoire, préserver la possibilité que les formes vivent ailleurs, longtemps. Une économie fragile qui appelle des choix, des équilibres, une vigilance constante à l’équité entre chacun et chacune des comédiens et comédiennes.

Et au-delà du plateau, les comédiens et comédiennes partagent l’ensemble de la vie des spectacles. Comme dans une troupe foraine, tout le monde monte, démonte, charge, décharge.

Cette dimension matérielle, collective, souvent invisible, fait aussi pleinement partie de l’écriture pour Charlie Windelschmidt.

Elle ancre le théâtre dans une réalité vécue, concrète, où les corps ne sont pas seulement interprètes, mais artisans, passeurs, auteurs d’un geste commun.

La Chapelle Dérézo :
travailler, inventer, habiter


“On redonne des possibles aux artistes qui cherchent et du temps aussi. Ce n’est pas que des possibles, c’est du temps”.

Lieu de travail permanent de la compagnie, la Chapelle Dérézo est un espace dédié à la recherche, à l’expérimentation et au temps long de la création. 

Plus qu’un lieu d’accueil, elle est un outil mis à disposition des artistes (tout horizon confondu). Un endroit où l’on vient travailler sans obligation de production, sans sélection ni restitution imposée, dans une logique de confiance et de disponibilité totale.


Reconstruite après les destructions de la Seconde Guerre mondiale, la chapelle Dérézo demeure emblématique de l’histoire locale.
Implantée à Recouvrance, quartier populaire et fortement marqué par l’histoire maritime et ouvrière de Brest, elle s’inscrit dans un territoire de passages, de mémoires et de récits. S’ancrer dans ce quartier, c’est affirmer un lien direct avec le territoire et celles et ceux qui l’habitent.

Désacralisée en 2011, elle est mise à disposition de la compagnie par la Ville de Brest.

S’installer dans un tel lieu n’est pas anodin : c’est affirmer un rapport à la création qui assume le retrait, la lenteur et le doute, tout en offrant un espace propice à la concentration, à l’errance et à l’invention.

Elle constitue ainsi une alternative aux institutions culturelles : un lieu ouvert et vivant, où les artistes peuvent travailler de nuit, dormir sur le plateau… 


Et ensuite ?


Et au-delà de la nouvelle création …Et les 7 nains ?, Charlie Windelschmidt évoque un projet encore en cours d’écriture dans la droite ligne surréaliste.

Un festival de la création baptisé Zo ! car tout part toujours d’un nom avec la compagnie.

L’idée est d’inventer, de fabriquer, de faire exister au bout du monde un festival de création et de théâtre contemporain, « qui vient secouer l’art de faire du théâtre ».

Un projet qui repousse encore plus loin les limites des formes que pourrait explorer la compagnie, qui déplace davantage le curseur pour explorer, pratiquer, jouer, s’amuser mais aussi fêter les écritures.

Des contours esquissés, s’échappent déjà un bingo théâtral, un bal bastringue, des petites troupes éphémères invitées à “fabriquer des objets artistiques qu’on ne peut plus voir ailleurs” et de fait des petites formes à découvrir dans la ville de Brest dans un périmètre très rapproché d’un QG, pensé comme lieu de départ et d’arrivée.

Loin d’un schéma de production qui attendrait qu’on colle à des standards, “des trucs qui soient digestibles, digérables”.

Le théâtre de Dérézo est ainsi politique : il trace des chemins dans le monde, laisse des vides à investir, des espaces où l’art peut circuler et respirer.

L’artiste s’y tient pour murmurer ce qui se cache derrière les murs, pour faire surgir l’invisible et donner à voir ce qui ne se montre pas ailleurs. Car pour la compagnie,“être dans la Cité” implique de « faire un théâtre d’art et de service public ».


Il se dégage de la compagnie une exigence des textes, un réenchantement aussi des réalités les plus simples que l’on peut partager et appréhender autrement. 

Pour Charlie Windelschmidt, l’art est inutile et c’est précisément pour cela qu’il est nécessaire.

Sans artistes, sans poètes, sans gestes inutiles,

on finit par croire que le monde s’arrête

aux murs de la cité.

Le théâtre de Dérézo ne promet
ni confort ni réponses.

Il propose d’entrer dans des formes qui résistent,
d’accepter de ne pas comprendre tout de suite,
de continuer à chercher, ensemble.Mais aussi d’explorer toujours de nouveaux territoires,
repousser les limites. 

LennuT
Le Petit Déjeuner
LennuT
Par les bouches
LennuT
LennuT
Le Petit Déjeuner
…Et les 7 nains ?
Apérotomanie
…Et les 7 nains ?
Par les bouches
…Et les 7 nains ?
La Chapelle Dérézo
La Chapelle Dérézo
La Chapelle Dérézo
La Chapelle Dérézo
La Chapelle Dérézo
La Chapelle Dérézo