Sillage#05

Faire trace


Eric Courtet


Photographe

Parcours


Passionné de théâtre et de littérature, Eric Courtet s’initie à la photographie au début des années 90 sur les scènes de la région parisienne, et plus particulièrement au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, dirigé alors par Didier Bezace.





Diplômé de l’Ecole Française d’Enseignement technique (EFET), il revient à Lorient en 2005 et s’oriente vers une photographie plus personnelle, puisant toujours son inspiration dans les œuvres d’auteurs qui interrogent les affaires d’âmes, Ingmar Bergman, Pier Paolo Pasolini ou Andreï Tarkovski.

Site web Eric Courtet

Les débuts en photographie.

Je ne crois pas au hasard des rencontres
que l’on choisit.
Je crois aux résonances. 

La découverte du projet de livre d’Eric Courtet,
Le peuple de l’intérieur, a été de cet ordre.
Arpenter un territoire sans l’expliquer,
s’y laisser guider par les détours,
les signes, les rencontres.

Sillages s’est construit dans cette attention.
Aller vers. Rencontrer. Écouter puis poser un regard.

Le photographe Eric Courtet a longé la D769,
de Lorient vers le cœur de la Bretagne intérieure, s’arrêtant là où l’on passe trop vite,
laissant affleurer des présences, des vies,
des attachements au territoire que l’on ne prend pas toujours le temps de regarder.

Mais au-delà de cet écho,
c’est une photographie attentive aux silences, laissant d’infimes possibilités de narration,
sans jamais livrer l’histoire qui s’y joue,
qui m’a séduite.

Le lieu et le temps semblent parfois se troubler :
où sommes-nous, à quelle époque,
dans quel monde ?

Je comprends, lors de notre rencontre,
que l’on partage le même attachement
pour certains photographes, Raymond Depardon,
William Eggleston, Robert Frank, Bernard Plossu… qui s’intéressent tous aux espaces vides,
aux instants creux, aux lieux périphériques,
aux figures ordinaires, souvent solitaires. 

Le voyage à travers ces terres isolées que nous fait traverser le photographe n’a rien d’exotique.
ll relève d’une expérience intime,
presque existentielle :
un regard posé sur le monde tel qu’il est,
sans spectaculaire, attentif à des instants ténus,
à des présences,
à des manières d’habiter un territoire.

Pas de hasard donc.
Juste une résonance.

Ce Sillage prend ici une forme plus intime.
Écouter Eric Courtet partager ses rencontres, confier les intuitions qui l’ont guidé
sur certains chemins et dans ses engagements,
c’est recevoir une précieuse part d’humanité.

Là où
le documentaire
vacille



Éric Courtet  ne part jamais d’une réponse.
Il part d’un trouble.

« Le point de départ, c’est toujours des interrogations qui sont parfois nombreuses mais qui vont me permettre de faire.
Tant que je n’ai pas de réponses, je fais. »

C’est ce qui guide son travail depuis plusieurs séries, comme À-côtés ou Apparent(é)s

Peu à peu, le quotidien qu’il capte se détache d’une approche strictement documentaire pour devenir une expérience sensible et intérieure, traversée d’une dimension presque existentielle, universelle.

Avec Apparent(é)s, la révélation d’un secret de famille engage Eric Courtet dans un travail photographique, mené sur une année, en 2016, qu’il décrit comme :

« Un travail très physique, très organique. (…). Un an de fouilles, de recherches. »

Avec À-côtés, la démarche, d’abord pensée comme documentaire pour rendre compte d’un territoire marqué par la désertification, s’est déplacée vers autre chose : une expérience du réel plus trouble,
plus intérieure.

« Au départ, j’ai commencé avec une approche très documentaire.
Et finalement, j’ai quitté cette approche-là parce que j’ai rencontré ce peuple de l’intérieur qui est souvent un peuple qui est peu représenté. Et ces personnes m’ont raconté leurs liens avec le territoire, avec les autres… Et je me suis dit tout cet espace-là, ce champ-là, il faut que tu le mettes hors-champ. Et pouvoir donner la possibilité à celui qui va regarder la photographie de faire sa propre narration voire sa propre transgression.
»

Apparent(é)s

D’où viennent nos pères ?
Qui sont-ils ? Que transmettent-ils ? Et qu’attendent les fils ? 

Où est comment est née la série Apparent(é)s.
Au gré des rencontres.

A-côtés
/ Le peuple de l’intérieur

Quelles sont les raisons qui m’obligent à rouler sur la départementale D769
depuis Lorient pour remonter vers le nord de la Bretagne ?
Qu’est-ce qui me pousse à prendre le volant pour bifurquer vers des routes

aux bordures incertaines ?
Est-ce pour témoigner d’un monde qui s’en va ?
Est-ce pour saisir des solitudes ?
Ou n’y a t-il pas plutôt une intention plus obscure,

une intuition souterraine que c’est en se remettant au hasard que la vie peut apporter du neuf

Où comment est née la série A-côtés.

Aujourd’hui,
le travail photographique d’Éric Courtet, amorcé au détour de la série A-côtés, se prolonge dans un livre,
Le peuple de l’intérieur,
publié aux Éditions Révolues, nom sous lequel se déploie désormais l’ensemble du projet.

L’instant
d’avant l’image


Photographier,
c’est mettre sur la même ligne de mire
la tête, l’œil et le cœur.

— Henri Cartier-Bresson

Au commencement de chaque travail, il y a une impulsion presque silencieuse, une direction pressentie plutôt qu’un projet entièrement formulé.

Cette intuition agit comme une boussole intérieure.
Elle n’impose pas, elle ouvre un chemin.

Le travail se construit alors dans l’attention, l’écoute,
la disponibilité à ce qui se révèle.

Photographier devient une manière de suivre un fil fragile,
d’accepter de ne pas tout maîtriser.

Pour Eric Courtet, chaque photographie porte en elle
une double dimension : ce qu’elle montre et ce qu’elle tait.

Derrière l’évidence du visible, une urgence affleure,
celle de faire sentir l’invisible.
Plutôt que de donner à voir, il s’agit de suggérer,
d’inviter à percevoir ce qui échappe au regard, ce qui est hors-champ.

« Souvent, je parle de cette image de l’iceberg, en fait, où il y a cette partie visible et cette partie non visible qui est immense. Pour cette série, je me suis dit :
Pense à cette partie immergée, celle que tu ne vas pas montrer.
C’est cette partie-là que tu vas proposer, finalement, aux personnes.
»

Aller
vers l’autre



La rencontre est au cœur de sa pratique.

Elle se fait en deux temps.
D’abord, le photographe présente son projet.
Si la confiance naît, alors vient le temps de la prise de vue. 

De la rencontre à la mise en scène.

Lorsqu’il sillonne le Centre-Bretagne, il accepte d’être celui qui arrive,
celui qui n’est pas d’ici.

On lui dit parfois :
« N’oublie pas que tu es ici, chez nous. »

Ni rejet, ni invitation totale : une ligne de crête entre accueil et méfiance.
Il s’y tient, frappant aux portes, acceptant que certaines restent fermées,
déposant des cartes dans les boîtes aux lettres avec l’espoir d’être recontacté.

« Ce n’est pas de la curiosité, dit-il. C’est un questionnement. »

Quand il traverse ces routes,
il ne cherche pas à documenter un territoire au sens classique.
Il cherche à comprendre ce qui l’attire ici
sans pouvoir encore le nommer.
Il marche, s’arrête, entre en conversation.

Et souvent, une question surgit :
« Est-ce que vous ne sentez pas qu’on vit la fin d’un monde ? »

Les réponses varient,
mais toutes semblent reliées par une même sensation diffuse :
oui, quelque chose est en train de basculer.

C’est ce fil invisible qui devient la matière première de la série A-côtés,
devenue ensuite le livre Le peuple de l’intérieur.

Avec Apparent(é)s,
le point d’origine se situe dans un moment de bascule,
à la fois intime et bouleversant.
Le photographe y apprend un secret de famille :
celui qu’il a toujours considéré comme son père
est en réalité son père adoptif. 

Deux temporalités se heurtent alors.
Le passé se trouble, chargé de non-dits.
Le présent s’ouvre sur une naissance à venir : celle de son premier fils, après trois filles.

Au moment même où se dérobe une filiation, une autre s’invente.
Entre être fils et devenir père se déploie un espace fragile,
traversé de perte, de transmission et de construction de soi.

C’est dans cet interstice que naît la série,
interrogeant ce qui fonde les liens entre pères et fils :
le sang, l’éducation, l’amour, la présence.

De l’origine d’un secret de famille.

Mais aller vers l’autre,
c’est accepter aussi de recevoir
des fragments de sa vie parfois douloureux,
se laisser toucher par sa fragilité.
Et accepter d’être soi-même vulnérable,
de se laisser gagner parfois et presque par un état de mélancolie.
Peut-être est-ce aussi pour cela que photographie et solitude s’accordent si bien.

Des confidences.

Comment accueillir ce qui nous traverse sans être submergé ?
Comment recevoir sans absorber ?

En explorant les liens de filiation,
ce ne sont pas seulement des images qui se composent,
mais des paroles chargées d’histoires qui résonnent
avec des questions personnelles que le photographe collecte.


Commencer un projet photographique,
c’est se lancer sur un chemin intime.

Suivre son intuition,
questionner ce que l’on croit connaître,
c’est déjà se regarder.

Parfois, la réponse surgit seul,
parfois elle se révèle dans le regard des autres.

Aller vers l’autre pour mieux aller vers soi.

Parfois un secret peut devenir
point de départ,
pour comprendre,
explorer,
se rencontrer.

Hommage au père.

A la lisière
des mots



Chez Eric Courtet, la photographie ne naît jamais seule.
Elle s’inscrit dans le voisinage des mots, des livres et des auteurs.

Cette relation à l’écriture s’ancre dans son parcours de photographe au théâtre,
au contact des textes, des silences et des tensions.

Souvent, un texte précède les images.
La maison de Julien Gracq agit comme une entrée pour À-côtés
Steve Tesich, Erri De Luca ou Franz Kafka nourrissent la réflexion autour de la filiation et de la paternité pour Apparent(é)s.

Les lectures deviennent des appuis, des déclencheurs d’intuition,
ou encore des compagnes de route.

Dans les expositions, il invite aussi des auteurs à écrire à partir des images. La photographie appelle alors une autre écriture, qui accompagne sans expliquer.

Cette attention au langage et aux formes narratives l’a conduit à collaborer avec l’écrivaine Marie-Hélène Lafon.

Leur travail commun prend appui sur la série Apparent(é)s.
À la suite d’une rencontre aussi inattendue que décisive, l’autrice — future lauréate du Prix Renaudot pour son roman Histoire du fils — lui confie son désir d’écrire à partir de ses images.

De cette impulsion naît Ils restent, où textes et photographies dialoguent autour de la relation père-fils, dans un jeu d’échos entre mémoire, fiction et réel.

Le livre Le peuple de l’intérieur a donné lieu quant à lieu
à la commande d’un texte auprès de Fabien Ribéry,
intitulé, Vivre au Centre qui vient accompagner les photographies d’Eric Courtet comme un contrepoint,
une lecture poétique et critique du travail du photographe.


Photographier le réel,
déplacer le regard



Le travail d’Eric Courtet interroge le réel sans jamais le fixer.
Il révèle la fragilité de ce que nous tenons pour évident.

Ses images ne mentent pas; elles déplacent.

Elles rappellent que voir n’est jamais neutre.
Ce que l’objectif enregistre est indiscutablement présent,
mais ce qu’il signifie dépend d’un point de vue.

Ainsi la photographie devient un territoire ambigu :
à la fois trace et interprétation, document et projection.

La vérité que propose Eric Courtet n’est ni absolue ni universelle,
elle est la sienne.
Située, incarnée et fragile.

On lui reproche parfois de montrer des solitudes.
Il répond simplement : il a rencontré des solitudes.

Perceptions du réel.
De la question du point de vue.

Toute photographie est un choix.
Tout choix est une exclusion.
Toute exclusion crée une narration.

Construire une série à partir de fragments, de photos
et faire récit, c’est aussitôt opérer des choix, parfois difficiles.
Comme le rappelle le photographe,
si un cliché a été pris, c’est qu’une émotion est née en amont.

Entrer dans certaines images, en laisser d’autres à distance,
déplacer un cliché, en retirer un, en ajouter un autre :
l’editing n’est pas un simple tri.

Le photographe vit avec ses images.

Il les déplace, les rapproche, les écarte, les remet en circulation.
Il joue avec elles comme on cherche une respiration juste.
Il les fait dialoguer, écoute les silences entre elles, établit des rapprochements.

Chaque image porte ainsi une vibration intime.

En écoutant Eric Courtet, on comprend combien le travail photographique ne se clôture nullement au moment de la prise de vue ; il continue, tenu dans une forme de proximité silencieuse.
Rien n’est tout à fait coupé. Tout reste en tension.

Du choix de l’editing.
Le lâcher prise.

Le politique
en creux


Je ne revendique rien
Je questionne

Le travail d’Eric Courtet n’est pas pensé comme politique.
Et pourtant, il le devient.

Parce qu’il parle de mobilité, de liens sociaux fragilisés,
de territoires traversés par des mutations profondes. 

Comme l’écrit Fabien Ribéry, dans le livre Le peuple de l’intérieur :

« Quelque chose doit se passer,
mais il ne se passe rien,
ou pas grand-chose.
Ou peut-être, loin des villes satisfaites,

une révolution secrète :
le début d’un autre monde par la persistance des formes anciennes.
[…]
Quitter l’âpreté des terres délaissées est un acte politique. 

Y rester est un un acte politique. 
S’y installer est un acte politique.»

Du territoire rural déserté aux liens de filiation,
il poursuit une même démarche :
une anthropologie sensible,
attentive aux fragilités,
aux absences,
aux tensions.

Son prochain travail s’inscrira dans cette continuité.
Il sera, lui aussi, fait de rencontres à l’échelle de la Bretagne.
Cette fois, la dimension politique ne sera plus seulement latente.
Elle sera assumée.

Non pas au sens d’un discours militant,
mais dans la manière d’affronter plus directement un sujet sociétal,
d’en accepter la conflictualité,
d’en rendre visibles les lignes de fracture ou du moins de les interroger.

Le peuple de l’intérieur, un travail à dimension politique.

Il n’a pas trouvé de réponse définitive
à la question qui traverse son travail.

Mais une phrase
de l’écrivain Mathieu Riboulet l’accompagne :

Notre besoin d’installer quelque part sur la terre
ce que l’on a rêvé
ne connait pas de fin
.

Alors il continue.
À rencontrer.
À photographier.
À chercher,
encore,
ce qui nous relie.

Comme chez Ingmar Bergman,
Andreï Tarkovski ou Pier Paolo Pasolini,
qu’il cite comme sources d’influence,
quelque chose se joue
du côté d’un théâtre de l’âme. 

Ses images creusent les silences,
étirent le temps et installent une durée suspendue,
à contre-courant de la vitesse
et du bruit du monde.

Dans un monde saturé d’images instantanées,
Éric Courtet défend une autre temporalité :
prendre le temps de rencontrer,
prendre le temps de regarder,
prendre le temps de questionner et de douter.